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- "Qui est l'artiste qui a peint cette luha ?" ai-je demandé en la soulevant de terre et en la caressant avec tendresse.
- "L'artiste, c'est moi , dit Bannour en souriant. Et elle est encore plus chère que le miroir. Et je sais que vous n'avez plus d'argent, puisque vous vous êtes précipitée sur les bracelets à l'entrée du souk."
Suivit un long silence. Décidément ce Bannour lit dans mes pensées et j'ai horreur de cela ! Mais je ne pouvais plus me séparer de la luha que je continuais à caresser en essayant de trouver une solution. C'est à ce moment-là que Bannour ajouta une phrase qui allait faire basculer le Maroc familier où je vivais assez harmonieusement jusque-là : "Vous pouvez l'admirer en surfant sur l'internet. Vous n'êtes pas obligée de l'acquérir."
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J'ai cru tout d'abord que j'avais mal entendu. J'ai regardé Bannour dans les yeux et lui ai
fait répéter ce qu'il venait de me dire. Eh oui, j'avais bien entendu : Bannour avait un site-web sur lequel il vendait son art. J'étais annihilée par la révélation : "Fatema, ma fille, ta vie est
un fiasco !" me disait une petite voix intérieure. "Tu as une licence de la Sorbonne, un Ph.D
américain. Tu as deux ordinateurs, un fixe et un portable ; deux lignes téléphoniques,
une fixe et une qui bouge,et tu n'as pas de site-web. Et Bannour qui n'a probablement
aucun de tous ces privilèges se débrouille pour exister sur l'internet."
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Bannour, qui est né en 1969 à Zagora où il a fait des études primaires et secondaires,
se réclame comme autodidacte('içami ) en ce qui concerne la peinture qu'il n'a
commencé à pratiquer qu'à vingt et un ans, c'est-à-dire après 1990.
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L'autre détail intrigant dans son curriculum est que cet artiste avait une
exposition en cours à ce moment même à l'hôtel Salam, l'un des plus chics de la ville.
Mais alors qu'est ce qu'il foutait donc au souk ? A sa place, j'aurais mis mes plus beaux
habits et j'aurais traîné dans les jardins ombragés de l'hôtel Salam pour baratiner les
touristes cossus qui y viennent, si mes oeuvres y étaient exposées! Une fois dans l'atelier
de Ouberka et Bannour, et après avoir écouté attentivement mes deux interlocuteurs, tout
en savourant les minuscules doses de thé qu'ils me servaient parcimonieusement au fond
d'un énorme verre, le mystère du Sud a commencé à se dissiper car deux mots clefs ont
émergé comme stratégiques : tawaçul (communication) et Ikhtilaf (diversité).
Après de longues discussions entre eux, ce qui est une tradition dans le sud, les deux
jeunes artistes sont arrivés à la même conclusion : c'est la combinaison entre le satellite et
l'action civique qui les a sauvés du désarroi où ils étaient. Car si la parabole leur a permis
de se brancher sur des centaines de télévisions qui émettaient par satellite, le risque de
dispersion et de confusion était énorme. Et c'est là que les ONG qui insistaient sur le devoir
civique des jeunes de lutter contre la désertification pour sauver les sites préhistoriques, la faune et la flore menacées, les ont aidés à se focaliser sur le projet local communautaire.
Pour être sûr que j'ai bien compris cette combinaison heureuse entre satellite et dynamique
civique, Bannour a résumé ainsi les points clefs de notre conversation :
"J'ai énormément bénéficié de la parabole, en tant qu'artiste plasticien
(tachkili) débutant, vivant dans les périphéries marginalisées, parce que
celle-ci a éliminé l'énorme distance qui me séparait, de l'espace artistique
et culturel. Je n'avais pas accès, avant la parabole à un complexe culturel
ou à des galeries d'art... C'est la télévision qui m'a donné accès au monde
de l'art et de la culture. Non seulement je pouvais, grâce à la parabole,
visiter des expositions d'art plastique, mais surtout rencontrer des artistes
et des créateurs, que ce soit dans le domaine de la peinture, l'écriture, la
poésie, le théâtre ou la musique. C'est cet accès qui m'a donné la force et
renfloué ma confiance en ma propre force créatrice ."
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